Ah ! Si...

 

Ah ! Si...

 

Ah ! Si cette rombière de Madame de Lucrèce n'avait pas fait un esclandre ce jour d’août 1960 ! Pour un pot de chambre ébréché. Un vulgaire pot de chambre.

Ah ! Si la jeune Marie, femme de ménage de son état, ne s'était pas « prise le bec » avec cette vieille peau comme elle l'appelait, excédée par ce nouveau caprice d'enfant gâtée ! Heureusement, la patronne de l'hôtel, Madame Rivière, s'était voulue conciliante. Juste en personnel disponible, elle avait acquiescé que la cliente abusait un peu. Elle avait même admis, du bout des lèvres, que celle-ci avait un caractère difficile. Mais une cliente était une cliente ! Qui payait bien de surcroît. Fidèle et généreuse sous ses traits antipathiques. L'hôtel ne pouvait pas se permettre de la perdre, il en allait de sa réputation. Aussi Madame Rivière, la patronne, avait-elle décidé de satisfaire son hôte. Le pot de faïence était fêlé : on allait le changer sur le champ.

Ah ! Si la jeune Pauline, jolie petite brune énergique au service de Madame Rivière depuis deux saisons maintenant, n’était pas passée dans le hall de l’hôtel juste à ce moment précis ! Juste sous le nez de sa patronne ! Ce n’est sûrement pas elle qui se serait acquittée de la tâche, qui aurait été missionnée pour acheter le pot de rechange….

Ah ! Si Monsieur Loubère, le droguiste du coin n'avait pas fermé sa boutique ce jour-là ! Exceptionnellement. Pour cause d'enterrement de sa sœur, Janine, la cadette. Décédée d'une longue maladie. Déjà à l'époque. Ce qui obligea la jeune et jolie Pauline à arpenter les rues de Lourdes afin de trouver un autre commerçant approprié. Car il n’était pas question de faillir à la tâche. Et de contrarier Madame de Lucrèce. Cela dit, rien ne faisait peur à cette espiègle souletine, née dans une ferme au milieu d'une vallée perdue. Elle avait l'habitude de marcher des kilomètres et des kilomètres pour aller au bal du samedi soir ou encore à la messe du dimanche matin.

Ah ! Si un violent orage n'avait pas éclaté, cet après-midi-là, dans le ciel de Bigorre ! Pauline, alors sur le chemin du retour, son sésame sous le bras, n’aurait pas été contrainte de s’abriter quelques minutes sous une marquise en plein milieu de la rue de Langelle.

...

Ah ! Si François n'avait pas été de mariage ce dernier week-end là ! De son frère aîné, Pierre. Celui qui travaillait à la forge à Bagnères. S’il n’avait pas été le témoin attitré de cette noce dont on parla de longues années pour son ambiance extraordinaire, il n'aurait pas dû échanger son jour de repos avec Jean-Pierre.

Jean-Pierre, son collègue valet de chambre. Qui effectuait lui aussi la saison et avec qui il s'entendait si bien. Jean-Pierre, le Basque comme tout le monde l’appelait. Jeune, dynamique, un peu « truffeur ». Beaucoup même. Mais toujours tiré à quatre épingles et toujours prêt à rendre service.

Ah ! Si la tête de delco n'avait pas immobilisé la vieille Aronde du Basque pour une huitaine chez le garagiste ! Justement débordé cette semaine avec la horde de fidèles débarqués des quatre coins de France pour la procession du quinze août. Et qui avaient tous des problèmes qui mécaniques, qui pneumatiques, qui liturgiques. Il n’aurait pas été là, Jean-Pierre, à se promener tout seul un jour de semaine dans les rues de la ville. Un mardi. À quoi bon être de repos un mardi ? Tout le monde travaille, personne n'est disponible. C'est un jour de perdu. Quitte à faire la pige loin de chez soi, autant travailler pour gagner plus !

Ah ! Si Jean-Pierre, pour tuer le temps qui virait au gris, n’avait pas eu la bonne idée, quelques minutes auparavant et sous l’emprise de l’ennui, de se payer une séance de cinéma ! Le dernier film avec Brigitte Bardot. Il ne serait jamais passé, lui non plus, cet après-midi là, rue de Langelle.

Ah ! Si l'orage ne l’avait pas surpris, lui aussi, et ne l’avait pas obligé à se protéger sous le premier abri venu !

Et si sous ce premier abri venu, la marquise d’une belle bâtisse lourdaise, ne s’était pas déjà trouvée par hasard, la jeune et jolie Pauline !

Oui, si ces deux là ne s’étaient pas rencontrés fortuitement, au bon caprice du destin et de la météo un jour d’août mille neuf cent soixante, et bien…

et bien…

et bien…

et bien vous ne seriez pas là, VOUS, en ce moment, en train de lire ces quelques lignes.

 

                                                     Nuion0001

 

 

Commentaires (2)

Aigouy Luc
  • 1. Aigouy Luc | 04/04/2018
Mais les coïncidences bonnes ou et désagréables au prime abord sont souvent à l'origine des meilleures rencontres ou belles histoires.
La preuve !
Montagnac Béatrice
  • 2. Montagnac Béatrice (site web) | 07/04/2018
Ah ! si ce printemps pouvais enfin venir
Ah ! j'ai lu et apprécié merci
Bon et doux weekend
Amicalement

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