Les Beaux.... (2012) Extraits

Extrait de "Les beaux aiment et les laids tuent" (recueil de nouvelles publié en 2012) PRIX GENES 2013

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                                             VICTIME OU BOURREAU ?

 Dans tous les cas, ce qui est sûr, indiscutable, irrévocable, c’est qu’il a été choisi, lui, pour exécuter la sentence finale !

Les autres sont là, autour, qui le soutiennent du regard. Trop contents de ne pas être à sa place.

Dans moins de deux minutes, on saura. Selon l’expression consacrée, le couperet sera tombé.

L’air est oppressant. Une pluie fine s’invite à la cérémonie. Signe du destin ? Les Dieux préviennent : si tu échoues dans ta mission, si tu n’as pas le courage d’avancer, nous t’envoyons des réserves de larmes qui seront tiennes jusqu’à la fin de tes jours. 

Le vieux Emile s’approche de lui. Une main posée sur son épaule, il lui glisse quelques mots. 

-          Écoute petit, oublie tout. Concentre-toi sur ta mission. Tu as beaucoup répété ces derniers jours. Il n’y a aucune raison pour que tu échoues ! Relâche-toi, relativise. Dis-toi que tu as tout à gagner. Et surtout ne montre pas que tu as peur ! Parce que sinon l’autre, là-bas, il va s’en apercevoir. Et mentalement, il va te faire chuter. Il va te dominer, t’écraser, te faire douter. N’oublie pas que lui, il s’en fout, il n’a plus rien à perdre. Alors vas-y tranquille petit, la tête haute, hermétique à tout sentiment. Et puis, une fois lancé hein, t’y vas à fond ! Pas de fioritures gamin ! Tu tergiverses pas, tu joues pas petit bras ! » 

Le jeune lui fait signe de la tête qu’il a compris. Pourtant, avec l’ongle de son majeur il s’arrache frénétiquement la peau du pouce. Geste qui trahit sa grande nervosité. Ses jambes flageolent. Il essaye de relâcher les muscles de ses mollets en les remuant régulièrement. Mais pas grand-chose n’y fait. Pas facile de devenir un tueur quand on est un gentil, un doux. 

Tant de poids sur les épaules d’un minot qui n’a pas vingt-cinq ans ! Quelle hérésie ! Les autres se sont défilés. Ou bien y sont déjà passés. Alors c’est à lui que revient l’ultime estocade, la mise à mort. La mise à mort oui, c’est bien cela. Il n’y a pas d’autre mot. 

Tout dépend de lui. De sa bravoure, de son sang froid, de la précision de son geste. Car l’autre en face va tout tenter, il va essayer de sortir vainqueur une dernière fois. Comme une épée de Damoclès, c’est la menace du regret éternel, du déshonneur infini qui plane au-dessus de la tête du jeune.

Jeune victime. Ou jeune bourreau. L’histoire le dira bientôt. 

Pat s’avance vers lui. Pat son pote. « Tu veux boire un peu ? » Il lui tend une bouteille d’eau.

- Ça va ? 

- Oui oui. 

- Vas-y cool mec. Demain tu seras un héros national.  

Un héros national ! Il en a de bien bonnes Pat. Lui qui n’a pas voulu s’y coller. Héros national ! Ou zéro national. Scélérat, paria national et même international. Tout dépend. 

Déjà deux heures que le cérémonial a commencé. Dans un climat de forte tension car l’enjeu est important. Classique. Pourtant c’est maintenant, dans la minute qui suit, que tout va se dessiner. La vie. La mort. La fin d’une histoire. Le début d’une autre. 

La foule est là. Immense, voyeuse, d’un farouche parti pris. Avide d’en découdre enfin. Il faut toujours que quelqu’un paye. Il faut toujours un coupable. Et un vainqueur. Elle conspue, siffle, crie, soutient. Elle semble se fondre sur les acteurs de la scène comme un essaim d’abeilles sur la reine mère. La foule, qui peut vous aider à soulever des montagnes comme vous enfoncer de son pilon haineux au fin fond de la terre. La foule, les yeux braqués sur lui. 

Il repense à sa vie, à ses parents. Des années de travail, de luttes intestines, de combats familiaux pour en arriver là. Tant de choses sacrifiées : l’école, la jeunesse. Finalement, n’était-ce pas pour vivre cet instant précis ? Alors de quoi se plaindre ? C’est bizarre la vie. Les choses dont vous avez le plus rêvées, celles que vous avez le plus désirées sont, paradoxalement, celles qui vous angoissent le plus quand elles sont en passe de se réaliser. 

Allez ! Faut y aller ! 

L’autre est en face. À quelques mètres. Il est déjà prêt. La tête basse dans un costume trop grand. Des mains de géant. À peine plus vieux que lui.

Le pire, c’est qu’il le connaît. Les deux se sont fréquentés plus jeunes. Ils ont partagé quelques tranches de vie. C’était un bon copain ! Leurs chemins se sont séparés il y a deux ans… pour se croiser de nouveau ce soir. Comble d’ironie, en cet instant fatidique. Cruel destin. On ne choisit pas. 

Victime ou bourreau ? Victime ou bourreau ? 

Les autres le motivent : « allez courage ! » 

Il s’avance enfin....   

À chaque pas, la foule pourtant déchainée semble s’éloigner. Il fait peu à peu abstraction du bruit, des cris, des regards. De l’autre en face. Il se renferme dans sa coquille et s’enfonce au plus profond de son intérieur. La concentration est extrême.

Seuls résonnent maintenant ses pas. De plus en plus lourds. Et les battements de son cœur. De plus en plus forts. La pression est colossale. Il se sent écrasé, minuscule. Et singulièrement incontournable. Il regonfle sa poitrine d’un peu d’air frais.

Des mots, ou plutôt des titres, lui traversent l’esprit : « la solitude du bourreau », « ascenseur pour l’échafaud », « le dernier jour d’un condamné ». De vieux souvenirs d’enfance enfouis au plus profond de sa mémoire qui rejaillissent de l’oubli. Lui qui pourtant n’a jamais rien lu pourrait ainsi citer maints classiques : « Le cercle rouge », « l’étranger »…. Il ne saurait pas dire pourquoi. Sûrement l’inconscient.

Ça y est. L’autre est là. À portée de main, à portée de tir.

Le jeune regarde l’homme en noir. Ce dernier lui demande s’il est prêt. Oui prêt. Archi prêt. « Alors vous pouvez y aller. »

Signal.

C’est parti.

Le silence s’est désormais imposé.

La foule est suspendue à son geste. Elle se signe, invoque les dieux, en appelle à sa foi.

Il souffle. Il évacue la peur, la pression et tout le reste dans cette expiration.

Il s’élance.

Un coup de tonnerre retentit. Les dieux sont bien là. Qui participent.

Il exécute son geste, concentré. La gorge s’assèche, l’estomac se noue.

Il tire.

Une seconde s’écoule. Vide.

L’autre en face vacille.

Derrière lui une clameur s’élève tout d’un coup. Ce sont les Italiens qui hurlent et qui chantent leur joie. L’autre a arrêté le ballon.

C’est raté.

La France ne sera pas championne du monde. 

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Bien d'autres nouvelles à chute vous attendent dans "LES BEAUX AIMENT ET LES LAIDS TUENT"

 

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(que l'on effeuille...)                   (fantastique)

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