Les comédies inhumaines (recueil de nouvelles)

ISBN 2-906274-69-00, dépot légal octobre 2006

Extraits de mon premier recueil de nouvelles publié en 2006....

pour le commander cliquez sur l'image ---- >     Les comedies 1iere de couverture

 

La défense : Laurent

 

Vient donc le tour de Laurent. Le public est impatient. Va-t-il passer aux aveux ? Va-t-il s’excuser pour ses crimes ? Va-t-il plaider coupable ?

L’accusé se lève. Le visage miné par une lassitude évidente et par les semaines de détention provisoire déjà effectuées.

Il balaye l’assistance et les témoins du regard. Un à un. Calmement.

D’abord sa mère. Qui pleure dans son mouchoir. T’inquiète pas maman, je m’en remettrai. Merci pour ta tendresse. Et pour ton amour.

Son père. Qui regrette sûrement d’avoir privilégié sa réputation plutôt que sa relation avec son fils. Mais que peut-on reprocher à un homme qui a sacrifié sa vie au travail pour que sa famille ne manque de rien ?

Cécile. Une Cécile sans honte, sans pudeur. Tant de bassesse et tant de haine après tant d’amour. Comment est-ce possible ?

Monsieur Rivière. Le prof de Lettres. Chapeau bas l’artiste, belle représentation. Et beau mensonge aussi. Si vous m’aviez vraiment jugé fou, vous ne m’auriez jamais donné de seconde chance.

Xavier. Qui est mal à l’aise sur le banc. Et qui ne devrait pas lui. Toi t’es un pote. Toi tu n’as pas tiré sur l’ambulance. Merci.

Jérôme, l’enfoiré. T’inquiète pas, tu l’auras ta promotion. Mais qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu m’en veuilles à ce point ?

Madame Murat. Ah! Madame Murat. Toujours aussi belle. Même dix ans après.

Et puis enfin monsieur Colin. Qui par sa haine de l’autre creuse chaque jour un peu plus sa tombe dans une terre de solitude.

Laurent se racle la gorge. Le silence se fait dans la salle. Et, citant le vieil Homer dans « Les ailes du désir » de Wim Wenders il déclare tout simplement:

" Si jamais l'Humanité perd son conteur, elle perd du même coup son enfance."

Puis il se rassoit et annonce qu’il n’a rien à rajouter pour sa défense.

Sous les yeux d’une assistance médusée.

LA SUITE DANS... LES COMEDIES INHUMAINES 

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L’épicurien

J’ai d'abord arrêté de fumer. Trop de pollution olfactive ou visuelle. Trop de paupières brûlées, trop de doigts jaunis… et puis trop de risques. Trop de risques d'attraper le crabe ! De risques de mourir encore jeune, dépendant de la nicotine et du goudron, l'esprit enfumé et un goût amer de tabac froid dans la bouche. À regretter des années de clopes ! Trop de gêne aussi à devoir vociférer en permanence des excuses aux non-fumeurs, à devoir rester courtois et respectueux de leurs poumons fragiles !
Ensuite j'ai arrêté de boire. Trop dangereux. Les apéros pour se mettre en appétit, les abus de petits derniers, l'ivresse quotidienne, très peu pour moi ! Pourtant j’aimais bien m’amuser. J’ai d’ailleurs beaucoup festoyé dans ma jeunesse. Mais terminer avec une cirrhose ou un cancer du foie irréversible, non merci ! Les toubibs sont formels : au-delà de deux verres par jour, on est considéré comme un alcoolique. On augmente ses chances de décès prématuré. Alors j'ai complètement arrêté toutes les fiestas et je ne bois plus une goutte d'alcool !
Après j'ai arrêté de baiser. Ça devenait trop compliqué. Trop de loterie dans les aventures de cœur. Trop de maladies sexuellement transmissibles dans l’air. Et puis avec le sida qui veille en sourdine, qui vous met le grappin dessus sans prévenir, qui fait de vous un être chétif et condamné d’avance, ça devenait trop audacieux. Bien sûr au début j'ai utilisé des préservatifs, je me suis protégé. Mais j'ai lu dans un magazine qu’il y avait aussi un risque potentiel de contamination par la salive. Et comme j’aime bien embrasser quand je fais l'amour, j'ai préféré tout arrêter plutôt que de me sentir frustré.
J'ai aussi arrêté les plaisirs solitaires car il paraît qu'ils sont néfastes pour la circulation sanguine.
Après avoir arrêté les plaisirs de la chair, j'ai arrêté ceux de la bonne chair. Fini le gras, finis les plats trop lourds à digérer, les abus d’huile, les excès de sel… bref, fini tout ce qui peut nuire à la santé ! Terminés les repas de trois heures en famille, les menus à rallonge entre amis. Je mange moins, mieux, léger, équilibré. Je me préserve ainsi du mauvais cholestérol, du diabète, des risques d’accidents cardio-vasculaires et de l’obésité. C'est vrai, les plats sont parfois un peu fades mais dans la vie il faut faire des choix. Moi j’ai fait celui de la bonne santé. Et de la longévité.
Ensuite j'ai arrêté le sport en général et le rugby en particulier. Je pratiquais depuis l'âge de huit ans ! J'ai vu une émission très intéressante à la télévision qui expliquait qu’à quarante ans il fallait faire attention et ne pas trop forcer afin d'éviter l'accident stupide. Ou alors il fallait se faire suivre par un professionnel. Trop compliqué ! Après trente années de sport, il faut savoir tourner la page, devenir raisonnable. Je compense par un peu de marche.
C’est sûr la compétition me manque car c'est vraiment dans mon caractère de tout donner pour gagner, mais je me suis fait une raison : ça devenait trop nocif. Et puis après le match il y avait toujours la troisième mi-temps. Et comme j'avais arrêté de boire et de manger !
Peu de temps après, j'ai arrêté les voyages. Trop aventureux de nos jours, trop aléatoires. Trop de chances de se faire voler par des miséreux qui crèvent de faim, de s'écraser en avion avec des compagnies qui tirent les prix ou d'attraper des maladies tropicales qu'on ne peut pas soigner. Ou alors seulement dans des hôpitaux avec l’infection nosocomiale comme épée de Damoclès ! Trop de risques encore de finir otage d’intégristes en mal de rançon ou pire, déchiqueté lors d'un attentat terroriste !
J'ai d'ailleurs aussi arrêté de fréquenter tous les lieux publics comme les stades, les grands magasins, et de façon plus générale j’ai cessé tous les bains de foule pour cette même dernière raison.
Ensuite j'ai arrêté la télévision. Car je n’avais aucune envie de me faire formater le cerveau comme la trop fameuse ménagère de cinquante ans. Trop de divertissements prétextes à de la promotion, trop de séries débiles, trop de télé-réalité stupide. Et surtout beaucoup trop de messages subliminaux, trop d’influences d’idées. Je m'autorise juste le sacro-saint vingt heures pour être au courant de l’actualité.
J'ai aussi arrêté le cinéma. Pas pour les mêmes raisons non ! Tout simplement parce que je ne voulais pas prendre le risque de m'asseoir sur une aiguille contaminée par le virus HIV comme c'est arrivé à un pauvre bougre en région parisienne. Ça a été dur au début parce que c'était ma grande passion, mais bon, la santé n'a pas de prix...
 
LA SUITE DANS... LES COMEDIES INHUMAINES 
 

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La cigarette


J'avais arrêté de fumer depuis six ans. Peu après notre rencontre. Tu ne supportais par l'odeur de la cigarette !
Et puis la semaine passée, un soir de fête chez des amis, Béatrice et Pascal tu te rappelles, un gars que je ne connaissais pas encore m�a proposé une cigarette. Une blonde comme toi.
Sous l'emprise de l'alcool je présume mais aussi de la bonne ambiance qui régnait à cette fête, j'ai accepté.
J'ai arrêté de fumer depuis longtemps, mais bon ce soir je veux bien faire une entorse... je pense que je ne risque plus de rechuter à présent... merci beaucoup !
J'ai pris la blonde. Je l'ai faite rouler entre mes doigts un long moment. En retrouvant aussitôt de vieux réflexes. Et puis, je l'ai portée à mes narines et je l'ai humée profondément.
J'ai aspiré très fort pour l'allumer. Le bout de la cigarette a rougi sous la flamme et mes papilles gustatives se sont aussitôt mises en éveil. Le plaisir retrouvé du contact avec une clope et le plaisir retrouvé de l'odeur du tabac me procurèrent une sensation de bien-être total.
Cette première bouffée fut un moment de pure extase. De purs frissons. La fumée a rempli, envahi, tapissé ma bouche.
Ca m'a rappelé notre premier baiser, avec ta langue qui se glissait autour de la mienne et qui m'explorait sans fin. De mon palais à mes lèvres, de mes lèvres à mon palais. Ce premier baiser qui me donnait le sentiment de ne faire qu'un avec toi.
J'ai avalé toute la fumée pour la recracher lentement. En savourant l'instant de bonheur retrouvé.
Ensuite j'ai contemplé la cigarette. J'ai observé le filtre, le corps, le feu. Les souvenirs jaillissaient dans mon cerveau. J'ai repensé à ces interminables heures que nous passions tous les deux à nous regarder dans les yeux. Parfois sans mot dire. Juste à se délecter du regard de l'autre. Juste à profiter du plaisir d'être ensemble.
Les bouffées suivantes m'ont amusé. Inspirer, avaler, garder le goût du tabac à pleins poumons d'interminables secondes, et puis recracher la fumée en jouant. En créant des ronds dans les airs, en soufflant comme une soupape de cocotte-minute, en faisant un petit trou au coin des lèvres ou encore en expirant avec le nez !
Ca m'a rappelé nos jeux les premiers temps de notre histoire d'amour. Quand je rentrais du travail et que tu m'attendais avec des sous-vêtements nouveaux. Une fois sur le canapé, une fois sur le lit. Tu inventais sans cesse. Tu étais légère, coquine, envoûtante.
A la cinquième bouffée, j'ai eu un léger vertige. Ma tête s'est mise à tourner. La nicotine et la perte d'habitude faisaient leur effet. En fait la cigarette m'enivrait comme toi tu le faisais si bien au début. Quand tu me donnais ce sentiment d'être invincible avec et grâce à toi. Quand j'étais heureux. Quand je riais tout le temps pour un rien. Quand nous étions si bien.
J'ai laissé la cigarette brûler quelques secondes avant de tirer une nouvelle bouffée. Le temps de redescendre un peu sur terre, le temps de laisser passer le vertige, de retrouver des idées plus claires.
La sixième bouffée fut déjà plus ordinaire. La sensation d'exaltation était passée. J'y ai senti comme une habitude. Beaucoup moins de plaisir et plus.. d'automatismes.
J'ai recraché la fumée dans un profond soupir. Le même que je poussais au bout de quelques mois avec toi. Quand les jeux devenaient plus rares, quand je comptais les jours entre chacun de nos rapports, quand tu ne voulais plus sortir le soir, quand tes petits défauts qui m'amusaient les premiers jours devenaient des tares insupportables, quand la routine s'installait en fait entre nous. Doucement, sournoisement, inexorablement.
Les bouffées suivantes furent du coup plus nerveuses, plus saccadées. Des bouffées courtes, resserrées, à la recherche de nouveaux frissons. Des bouffées sans ivresse, sans réel plaisir, où je recrachais rapidement la fumée.
Des bouffées qui ressemblaient à s'y méprendre au début de la fin de notre histoire. Quand, rappelle-toi, je t'avais amenée en week-end au bord de l'eau l'hiver pour que l'on se retrouve, quand je t'avais offert des ous-vêtements affriolants parce que tu n'en achetais plus, quand je t'avais invitée dans ce resto chic et cher où la saveur des plats avait remplacé celle des mots doux, quand nous n'avions plus rien à nous dire tout simplement. L'intention y était, le geste aussi. Mais le coeur lui...
Inévitablement je suis arrivé au bout de la cigarette. Déjà. Et même si je savais que c'était la fin, je ne pouvais pas, ni ne voulais pas m'y résoudre. L'extase des premières bouffées n'avait duré qu'un trop court moment !
J'ai tiré une dernière bouffée. De dépit. Moitié cigarette, moitié filtre. Sans aucune saveur....
 
LA SUITE DANS... LES COMEDIES INHUMAINES 
 
 

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